Jean III d'Enghien

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Jean III d'Enghien (1274 - 1281) a été le 70e évêque de Liège, prince de Liège.

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Le siège épiscopal ayant été rendu vacant par la démission d’Henri de Gueldre, en application du Concordat de Worms, il revenait au souverain pontife de désigner son successeur. C’est ainsi qu’au cours du concile de Lyon, le 28 juillet 1274, Grégoire X nomma Jean d’Enghien à l’évêché de Liège et à l’abbatiat de Stavelot.

Sommaire

Apaisement du conflit entre le chapitre et les échevins

Jean d’Enghien était le fils de Sohier (Siger) Ier, seigneur d’Enghien, et d’Alix de Sottenghien (Zottegem), cousine de Jean d’Avesnes. Il cousinait donc avec les plus importants personnages de l’aristocratie lotharingienne. Ses études le conduisirent à l’Université de Paris où il a peut-être suivi les enseignements de saint Thomas d’Aquin. En tout cas, il s’acquit une réputation d’excellent théologien. Chanoine de Notre-Dame à Tournai, il fut élu au siège épiscopal de cette ville en 1266 et succéda à Jean Buchiel ou Buchiau lequel avait eu de nombreux démêlés avec la commune naissante. Jean d’Enghien ne s’écarta pas de la politique de son prédécesseur et continua à défendre les privilèges du clergé contre les prétentions des bourgeois. C’est certainement la fermeté qu’il montra au cours de ces débats qui attira l’attention de Grégoire X sur sa personne. Le pape, en effet, n’ignorait nullement les difficultés auxquelles serait confronté le nouvel évêque de Liège, puisqu’il avait été lui-même chanoine de la cathédrale Saint-Lambert.

Accompagné par le légat Uberto di Cocconato, cardinal-diacre du titre de Saint-Eustache, le nouvel évêque fit son entrée solennelle à Liège le 31 octobre 1274. Quelques jours auparavant, l’évêque avait promis de rétablir la paix entre la cour des échevins et le clergé liégeois. Le conflit tenait au fait que la cour des échevins prétendait soumettre le clergé Liégeois à son autorité judiciaire, ce qui était une violation flagrante des immunités ecclésiastiques.

Il convient ici de rappeler que la cour des échevins est un tribunal dont les membres sont désignés a vie par le prince dans les rangs des patriciens ; le maïeur, que l’on pourrait utilement comparer à un procureur du roi ou de la république, est lui aussi nommé par le prince mais il est révocable à tout moment.

Le chapitre de Saint-Lambert avait pris la tête de la contestation et avait envoyé une députation conduite par le chanoine Alexandre de Bruneshoven à Oppenheim où le nouvel empereur Rodolphe de Habsbourg tenait une diète. Le 10 septembre 1275, la diète prit une délibération aux termes de laquelle il était confirmé que les immunités, privilèges et libertés accordées par les empereurs ne pouvaient être enfreints par aucun tribunal et que, donc, la cour des échevins de Liège avait à respecter ces privilèges. L’empereur confirma cette décision ainsi que le diplôme impérial donné par Henri V en 1107, précisant que « les serviteurs des chanoines qui demeurent avec eux, s’ils commettent un délit dans la Cité, seront jugés, non par la cour des échevins mais par celle du réfectoire de Saint-Lambert, c’est-à-dire par les chanoines ou par leurs pairs, à la poursuite du maïeur du prévôt. (Daris) ». L’empereur revenait donc sur un incident qui était survenu en 1253 lorsque les échevins avaient prétendu faire passer devant leur justice le domestique d’un tréfoncier, soulevant alors l’indignation du clergé.

Nouveaux soucis à propos de la « Fermeté »

Le conflit entre les échevins et le chapitre momentanément apaisé, la contestation se déplaça vers le conseil de la Cité.

Rappelons ici que le conseil de la Cité est constitué de jurés, désignés par les patriciens, et de deux maîtres à temps (bientôt appelés bourgmestres), choisis parmi les patriciens par acclamation populaire depuis le règne d’Henri de Gueldre. Cet organisme, que l’on appelle souvent le magistrat, est chargé de la gestion administrative de la ville.

Le conseil, toujours à court d’argent, prétendait soumettre le clergé aux mêmes impôts que les laïcs et notamment à cette fameuse fermeté, un impôt indirect destiné à entretenir les remparts de la ville et qui, à plusieurs reprises, avait déjà créé de violents débats. Le clergé fit appel de cet impôt au pape qui chargea le doyen de la cathédrale de Laon de régler le problème. Ledit doyen convoqua le magistrat de Liège à Laon, mais celui-ci ne s’y rendit pas, se contentant d’y envoyer son secrétaire. Nouvelle convocation quelques semaines plus tard et même refus du conseil de comparaître. Le doyen envoya par conséquent un délégué à Liège pour y enquêter sur le fait de savoir si des laïcs soumettaient le clergé à un impôt et, si c’était le cas, pour le leur prohiber absolument sous peine d’excommunication. Après réception du rapport de son délégué, le doyen de Laon reconvoqua les parties à plusieurs reprises, mais, à chacune des sommations, le magistrat répondit par le silence. Finalement, le doyen prononça l’excommunication contre les membres du Conseil et chargea les curés de Saint-Nicolas et de Saint-Adalbert de la publier à Liège. Finalement, « la paix fut scellée le dimanche de la Loetare (7 mars) entre les maistres, les échevins, les jurés et toute la communauté de la Cité, d'une part; la Cathédrale et les églises secondaires, de l'autre. Les premiers s'obligent à se rendre, le jour qui leur sera fixé, au chapitre de Saint-Lambert en présence du clergé assemblé, et de reconnaître « debunairement, ke por nul orguel et por nul utrage » ils n'ont levé la Fermeté, qu'ils n'en avaient d'ailleurs aucun droit et n'y ont été contraints que par une urgente nécessité. Ils promettent aux chanoines la restitution de tout ce qu'on a perçu sur eux, selon l'arbitrage de deux preud'hommes. Il est statué « ke on ne leverat mais dedens Liége Fermeteit, ne choese ki por Fermeteit soit contée, par kel non k'on l'appelast. » Cependant, comme il peut arriver, que « li chachies, li pons, li entrées et li murs » de la Cité aient absolument besoin de réparations et qu'on « n'ait mies bien où prendre si grandes costenges», les parties conviennent, qu'en ce cas, il y sera pourvu au moyen d'une accise sur la cervoise, dont la répartition se fera par l'intermédiaire d'une commission mixte composée de six chanoines et de six bourgeois: sous la condition expresse que l'argent ainsi prélevé ne sera pas détourné de sa destination spéciale. (Camille de Borman)» Malgré quoi, en 1284, les suites de cette affaire n’étaient toujours pas définitivement réglées puisque, à cette date, Rodolphe de Habsbourg exigeait de la Cité le paiement d’une amende pour non-respect des immunités ecclésiastiques.

Mais un autre conflit, d’apparence beaucoup plus folklorique, mais autrement sanglant vint endeuiller le règne de Jean d’Enghien : il s’agit de la Guerre de la Vache…

La guerre de la vache

voir l'article sur la guerre de la vache

L'après guerre de la vache

La paix ainsi officiellement revenue, la principauté n’en fut pas moins troublée par les continuelles incursions d’Henri de Gueldre. Le prince-évêque déchu s’était retiré dans son château de Montfort, non loin de Ruremonde. Sous prétexte de récupérer des sommes jadis prêtées par lui au chapitre ou à l’un ou l’autre seigneur des parages, il envahit le quartier de Franchimont duquel il emporta un important butin. Les sujets du prince de Liège se plaignirent au souverain qui préféra faire la sourde oreille. Encouragé par cette inertie, Henri de Gueldre multiplia les rezzous sur le territoire de l’Eglise liégeoise. Il fut donc finalement décidé d’y mettre un terme et les milices liégeoises, commandées par Waleran de Montjoie, se portèrent jusqu’à Montfort qu’ils prirent facilement et qu’ils détruisirent. Henri de Gueldre s’était échappé et continua de plus belles ses expéditions. En mai 1281, il s’emparait de Fléron, mettait le village à sac et emmenait des otages qu’il jura ne libérer que contre rançon. Le prince, toujours aussi hostile à la guerre et n’ignorant nullement la soif d’or qui motivait Henri de Gueldre, estima qu’il y aurait moyen de faire cesser ses raids si on lui payait les sommes que, selon lui, la principauté lui devait. Il écrivit donc à Henri de Gueldre, lui proposant de le rencontrer à Hoegaarden le 25 août 1281. Le prince, maintenant entièrement réconcilié avec le duc de Brabant, crut qu’en choisissant cette enclave liégeoise en Brabant, il se placerait ipso facto sous la protection du duc et que, par conséquent, Henri de Gueldre n’oserait y emmener une trop importante force armée. C’était se bercer d’illusions…

Kidnapping et mort du prince-évêque

Arrivé la veille de la rencontre à Hoegaarden, le prince-évêque prit ses quartiers dans une de ses fermes, à Bruel. Confiant, il n’avait avec lui que quelques hommes d’arme. Soudain, au milieu de la nuit, alors que tout le monde était plongé dans le sommeil, voilà une bande de soudards d’Henri de Gueldre qui surgit au milieu de la cour de la ferme. On s’empare du prince-évêque et on le force à monter à cheval, dans le but manifeste de l’emmener en Gueldre et d’en réclamer une énorme rançon. Malheureusement, comme nous le savons, Jean d’Enghien était affligé d’un énorme embonpoint et n’était pas un bien brillant cavalier. Au bout d’une huitaine de kilomètres menés à train d’enfer, au moment d’arriver aux environs de l’abbaye d’Heylissem (Hélécine), le prince tomba lourdement sur le sol et se blessa assez sérieusement. Il devenait difficile pour les soudards d’Henri de Gueldre d’emmener plus loin leur prise et ils l’abandonnèrent mourant devant la porte de l’abbaye. Le lendemain matin, les moines, en ouvrant la porte de leur abbaye, trouvèrent leur évêque mort. Le bruit de l’enlèvement et de la mort misérable du prince parvint à Saint-Trond où l’on réunit la milice dans le but de poursuivre les coupables que, de leur côté, les Lossains tentèrent de bloquer. Rien n’y fit : les hommes de main d’Henri de Gueldre purent rejoindre leur refuge sans être autrement inquiétés. Quoi qu’en dise Jean d’Outremeuse, il n‘est nullement prouvé qu’Henri de Gueldre participa personnellement à cette meurtrière équipée.

Le prince-évêque était à ce moment en conflit avec son clergé primaire pour une question d’immunités et le chapitre refusa de l’enterrer dans la cathédrale même, mais lui fit donner une sépulture honorable dans l’église Notre-Dame-aux-Fonts, l’église paroissiale annexe de la cathédrale. Au début du siècle suivant, le chapitre fit transférer sa dépouille en même temps que celles de Jean d’Eppes et d’Adolphe de Waldeck dans la cathédrale où ils furent inhumés au pied du maître-autel.

sources

  • le site www.larousse.fr
  • Jean de Hocsem – Gesta Pontificum leodiensium – réédité et commenté par Godefroid Kurth (sous le titre La chronique de Jean de Hocsem – Bruxelles, Kiessling et Cie, M. Hayez, impr, 1927
  • Jean Chapeaville – Gesta Pontificum Tungrensium Trajectensium et Leodiensium, t. II – Liège, 1612 – 1616.
  • Jean d’Outremeuse – Ly mireurs des histors – édition Borgnet et Bormans, t. IV – Bruxelles, Commission royale d’histoire
  • Biographie nationale, publiée par l’Académie royale des sciences, des lettres et des beaux-arts de Belgique, t. X, 1888-1889 par Alphonse Le Roy.
  • Sylvain Balau – Les sources de l’Histoire liégeoise au moyen âge – Bruxelles, Henri Lamertin, 1903.
  • Camille de Borman – Les Echevins de le Cour de la souveraine Justice de Liége, t. 1 – Liège, Grandmont-Donders, 1892
  • Joseph Daris – Histoire du Diocèse et le la Principauté de Liège, t. II (XIIIe – XIVe siècles) – Liège, Demarteau, 1891
  • Baron de Gerlache – Œuvres complètes, tome IV : Histoire de Liége, depuis César jusqu’à la fin du XVIIIe siècle – Bruxelles, H. Goemaere, s.d.
  • Louis Halphen – L’Essor de l’Europe (XIe – XIIIe siècles) – Paris, Presses Universitaires de France, 1940
  • Godefroid Kurth – La Cité de Liège au moyen-âge – Paris, Alphonse Picard et fils, 1910.
  • Félix Magnette – Précis d’Histoire liégeoise – Liège, Vaillant-Carmanne, 1929.
  • Henri Pirenne – Histoire de Belgique, vol 1, 2° édition – Bruxelles, Henri Lamertin, 1902.
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